L'amitié au cinéma

Au fil de l'histoire du cinéma, on assiste à des conceptions très différentes de l'amitié. Comme dans la vie réelle, les hommes et les femmes entre eux n'en ont pas nécessairement la même vision, certains réservant le terme d'amitié à une personne seulement, choisie parmi leurs connaissances, quand d'autres ont parfois plusieurs « meilleurs amis » (mais si ! Je suis sûr que vous en connaissez !).



Et si, au milieu de ce fatras, Aristote y mettait son grain de sel ? Si le chapitre sur l'amitié, dans son Éthique à Nicomaque nous permettait de porter sur le cinéma un jugement éthique ?
« Ces matières gagneraient peut-être en clarté si nous connaissions préalablement ce qui est objet de l’amitié. Il semble, en effet, que tout ne provoque pas l’amitié, mais seulement ce qui est aimable, c’est-à-dire ce qui est bon, agréable ou utile, » nous dit le Philosophe. Pour la simplicité du propos, appelons « relation » la compagnie utile, « copain » la compagnie agréable, et « ami » l'homme qui est aimé pour lui-même.

Vous ne regarderez plus les films sur l'amitié de la même manière !


La relation


Une première conception de l'amitié est de ne voir dans l' « ami » qu'une utilité. L'ami est un personnage plus ou moins fortuné, ou plus ou mois puissant, qu'il nous est loisible de connaître en cas de coup dur, dans l'exécution d'un plan de conquête politique ou sociale, pour pouvoir raconter que l'on a des amis, ou pour tout autre raison utile. « Ceux dont l’amitié réciproque a pour source l’utilité, explique l'auteur de l'Éthique à Nicomaque, ne s’aiment pas l’un l’autre pour eux-mêmes mais en tant qu’il y a quelque bien qu’ils retirent l’un de l’autre. »
Ainsi The social Network, de David Fincher (2010), portant sur le phénomène Facebook, titre-t-il : « On ne peut pas avoir 500 millions d'amis sans se faire quelques ennemis. » Il est évident que l'amitié qui lie Mark Zuckerberg aux 500 millions de connectés du réseau qu'il a créé ne dépasse généralement pas le stade de la pure utilité : il gagne de l'argent grâce aux membres de Facebook, et ceux-ci restent en contact avec leurs proches parce qu'il a développé un réseau informatique.
Celui a utilise Facebook sait d'ailleurs que, très souvent, on met dans ses « amis » des personnes qu'on connaît à peine. Hé bien même sur Facebook, Aristote a un avis ! « Beaucoup de gens ont de la bienveillance pour des personnes qu’ils n’ont jamais vues mais qu’ils jugent honnêtes ou utiles, et l’une de ces personnes peut éprouver ce même sentiment à l’égard de l’autre partie. Quoiqu’il y ait manifestement alors bienveillance mutuelle, comment pourrait-on les qualifier d’amis, alors que chacun d’eux n’a pas connaissance des sentiments personnels de l’autre ? » Renversant, ce brave Aristote !

D'une manière générale, une telle relation n'a évidemment pas besoin d'être réciproque. On peut « utiliser » quelqu'un sans que celui-ci nous utilise à son tour. Mais, particulièrement dans la vie politique, de nombreux individus rendent ainsi des services dont ils tiennent comptabilité, ayant bien conscience qu'ils obligent ainsi leur débiteur. Le grand gagnant de ce jeu devient ainsi celui qui a rendu le plus de services mais qui en a demandé le moins, s'inscrivant ainsi dans une logique où l'autre devient un concurrent, un adversaire, auquel on sourit et on rend service.
Aristote porte sur ce comportement une condamnation sans appel : « les méchants, en effet, ne ressentent aucune joie l’un de l’autre s’il n’y a pas quelque intérêt en jeu. »

Ces relations sont en filigrane dans de très nombreux films, particulièrement lorsqu'ils portent sur des périodes historiques que l'arrogance de notre siècle juge très sévèrement : Gladiator, de Ridley Scott (1999), Ridicule, de Patrice Leconte (1995), mais aussi I comme Icare, de Henri Verneuil (1979), et beaucoup de séries télévisées comme Dallas ou Les feux de l'amour. En remontant plus loin, on peut épingler les films de mafia, tant adulés par le grand public, comme Le parrain, de Francis Ford Coppola (1972) ou Scarface, de Brian de Palma (1983).

Dans d'innombrables films les scénaristes montrent, volontairement ou non, combien les brigands sont dans cette logique en leur faisant tuer leurs comparses sitôt que ceux-ci ne servent plus à rien.

Le copain

On peut ensuite concevoir l'ami comme une personne avec laquelle on passe simplement des moments agréables. Même s'il n'a pas de position influente ou d'utilité sociale, il est de bonne compagnie et fait passer d'excellents moments. Il peut être bon vivant, avoir les mêmes centres d'intérêt que nous, ou nous prodiguer tout simplement un certain confort. En ce sens, un ami peut être utile et agréable à la fois (quand je dîne chez lui, on mange très bien et son salon est des plus confortables; il a en plus de très bonnes relations qui me serviront), mais s'ajoute à l'utilité une aisance que la relation utile ne connaît pas.

Afin de préciser une nouvelle fois notre pensée et contrairement à un usage très répandu, on appellera ce type d'ami : un « copain. » Lorsque Françoise Hardy, se remémorant ses jeunes années, chante le temps des copains, et de l'aventure, quand Louis de Funès pourchasse sa fille dans les night-clubs (Le gendarme de Saint-Tropez, 1964) et que Michel Lang filme la jeunesse dans À nous les petites anglaises (1975), ils n'ont rien inventé. Aristote parle déjà du copinage : « l’amitié chez les jeunes gens semble avoir pour fondement le plaisir ; car les jeunes gens vivent sous l’empire de la passion, et ils poursuivent surtout ce qui leur plaît personnellement et le plaisir du moment. »
On retrouve encore ce type de relation dans Le déménagement, d'Olivier Doran (1997) où les copains sont à la fois utiles (ils aident à déménager), et agréables (avec eux on rigole bien). En fonction des personnages, la conception de l'amitié n'est d'ailleurs pas la même.
Dans The social Network, quelle est la qualité de l'amitié qui lie Mark et Eduardo ? Dans la mesure où le premier licencie le second dès qu'il n'en a plus besoin, il est évident que la notion d'utilité est très présente. Mais les deux jeunes gens passaient-ils vraiment ensemble des moments agréables ?

De plus, ce qui est intéressant ici est l'existence d'une certaine réciprocité. Celui qui est recherché pour les plaisirs qu'il procure, s'il est lui aussi dans la même perspective, refusera bien vite d'être le seul à en prodiguer. Comme l'explique le Philosophe : « Dès lors ces amitiés ont un caractère accidentel, puisque ce n’est pas en tant ce qu’elle est essentiellement que la personne aimée est aimée, mais en tant qu’elle procure quelque bien ou quelque plaisir, selon le cas. Les amitiés de ce genre sont par suite fragiles, dès que les deux amis ne demeurent pas pareils à ce qu’ils étaient s’ils ne sont plus agréables ou utiles l’un à l’autre, ils cessent d’être amis. » Cette conception de l'amitié a en effet un prix : il faudra à la personne intéressée des moyens d'entretenir cette relation en prodiguant elle aussi ce type d'agrément.
C'est précisément ce qui pose problème à Jean-Claude dans le film Les meilleurs amis du monde, de Julien Rambaldi (2009). Il est incapable de rendre à Max le confort que celui-ci lui offre jusque dans les toilettes, ce qui le complexe et donne à Max un sentiment de supériorité.

L'ami


Une troisième conception est d'aimer une personne non pour ce qu'elle nous procure, mais pour elle-même. « La parfaite amitié, nous dit Aristote, est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons, et ils sont bons par eux-mêmes. » L'ami retrouve dans son alter-ego des qualités qu'il apprécie, et qu'il veut aider à développer, afin que son ami soit le plus parfait possible.


Dans cette conception, où l'amitié est pur don, gratuit et désintéressé, l'ami peut être amené à faire des choses qui semblent au premier regard contredire la notion d'amitié. Comme le dit le Philosophe, « s’agit-il au contraire d’un ami, nous disons qu’il est de notre devoir de lui souhaiter ce qui est bon pour lui. » Ainsi peut-il être amené à lui faire des reproches, à le mettre en garde contre sa régression, c'est-à-dire des défauts qui lui semblent prospérer et le faner. Pourtant, dans la très fameuse série Friends les protagonistes, alors qu'ils sont montrés comme les symboles d'une belle amitié, vont jusqu'à se mentir ou à se cacher des choses pourtant importantes pour ne pas se contrarier.


Celui qui voit son ami devenir colérique, alcoolique, égoïste ne peut ainsi souffrir de voir l'être aimé se recroqueviller ainsi. Comme son seul souci est d'aider son ami à devenir plus parfait, et qu'il n'est de meilleure façon pour le rendre imparfait que de le braquer en manquant de délicatesse, l'ami se reconnaît en cela qu'il use d'une infinie douceur pour lui faire prendre conscience de ses problèmes.

Dans Le fils à Jo, de Philippe Guillard (2010), l'amitié qui finit par germer entre le fils et son père s'associe nécessairement à des reproches mutuels et des explications, qui rendent possible la progression de l'un et de l'autre. Pour sa part l'ami de Jo, Pompon, ne parvient pas à expliquer à ce dernier ce qui pose problème. Il a raison de se le reprocher, car c'est dans ces moments que l'amitié se reconnaît.


Dans Les meilleurs amis du monde, les deux couples ne deviennent amis qu'une fois qu'ils se sont expliqués très durement, et que l'un des deux couples aura même réussi à réconcilier l'autre en dénonçant à l'aide d'un subterfuge leurs désordres sexuels.

Cette amitié se distingue de la notion d'amour du fait qu'il est réciproque. Dans le film Camping, de Fabien Onteniente (2006), qui pourrait affirmer que Patrick Chirac et Michel Saint Josse sont amis alors que, si le premier apprécie le second, celui-ci n'a que du mépris pour l'autre ? Ce n'est qu'à partir du moment où il prend conscience de son complexe de supériorité et qu'il décide d'y remédier que l'amitié va pouvoir être possible (pour autant cette amitié est-elle réelle, ou n'est-elle que du copinage ?). Ainsi l'auteur de l'Éthique à Nicomaque juge-t-il bon de préciser quelques millénaires plus tôt : « ceux qui veulent ainsi du bien à un autre, on les appelle bienveillants quand le même souhait ne se produit pas de la part de ce dernier, car ce n’est que si la bienveillance est réciproque qu’elle est amitié. »


Quoiqu'il en soit, c'est quand les deux amis sont dans le même état d'esprit que naît une éclatante amitié, nécessairement édifiante, puisque chacun trouve chez l'autre, sans pour autant le rechercher vraiment, ce dont il a besoin pour développer ses qualités et devenir ainsi meilleur ce qui permet à Aristote de reconnaître trois conditions dans l'amitié :

« Quoiqu’il y ait manifestement alors bienveillance mutuelle, comment pourrait-on les qualifier d’amis, alors que chacun d’eux n’a pas connaissance des sentiments personnels de l’autre ? Il faut donc qu’il y ait bienveillance mutuelle, chacun souhaitant le bien de l’autre ; que cette bienveillance ne reste pas ignorée des intéressés ; et qu’elle ait pour cause l’un des objets dont nous avons parlé. [NDLR : l'utile, l'agréable, ou le bien dit « honnête, c'est-à-dire aimé pour lui même. »] »


Je sais que ça coule de source mais mes interventions sur ces questions en divers établissements scolaires m'ont montré combien il faut insister. Ce que l'usage courant nomme amitié entre un homme et un animal est un abus de langage. Les films qui montrent l'émouvante complicité entre un loup et un homme (Croc-blanc, de Randal Kleiser, 1991), entre des enfants et un chien (Beethoven, de Brian Levant et Gloria Gresham), un chien et un homme (Hatchi, de Lasse Hallström, 2008) etc. montrent avant tout une relation dans laquelle l'animal, doué d'une belle mais simple intelligence animale, ne peut aimer l'homme en lui-même et pour ses propres perfections. Il l'apprécie parce qu'il est utile (c'est la reconnaissance du ventre), ou agréable (pour les caresses par exemple, ce qui est encore plus bas que le copinage humain, qui peut trouver de l'agréable dans des conversations intellectuelles). Même si cette affection de l'animal pour l'homme relevait du mystère, comme dans le film Hatchi, ce serait d'un autre ordre que la recherche de la perfection du maître. En revanche certains dessins animés, parce qu'ils prêtent des sentiments humains aux animaux (Spirit, l'étalon des plaines, de Kelly Asbury et Lorna Cook, 2001 ; ou plus largement les Walt Disney), peuvent faire virtuellement naître une authentique amitié entre deux animaux, ou un être humain et des animaux.


Cette considération en entraîne une suivante : ce type d'amitié n'est pas possible avec quelqu'un qui ne veut pas progresser, ce dont on déduit alors qu'il est possible d'aimer une telle personne (dans une relation unilatérale), sans pour autant chercher à nouer de relations réciproques avec elle.

Dans Le plus beau des combats, de Boaz Yakin (2000), Gery tente ainsi désespérément de faire évoluer les sentiments haineux de son ami à l'égard des populations noires. Devant l'intransigeance et l'obstination de celui-ci, il mettra officiellement un terme à leur amitié.


L'authentique amitié entraîne une autre considération importante. Pour Aristote, « chacun d’eux est bon à la fois absolument et pour son ami, puisque les hommes bons sont en même temps bons absolument et utiles les uns aux autres. Et de la même façon qu’ils sont bons ils sont agréables aussi l’un pour l’autre : les hommes bons sont à la fois agréables absolument et agréables les uns pour les autres. »


Plusieurs constatations éclatent en effet aux yeux de celui qui analyse les comportements :


- Quand l'homme recherche la première conception avant tout (la relation), il exclue toujours les deux suivantes et se rend ainsi égoïste.


- Quand il recherche la seconde avant tout (le copain), il bénéficie parfois de la première mais se rend incapable de la troisième. Les bienfaits qu'il procure sont donc toujours d'abord intéressés.


- C'est au moment où il découvre la troisième (l'amitié) qu'il bénéficie par ricochet des deux premières. Ainsi, dans La tête en friche, de Jean Becker (2009), Germain et Margueritte veulent chacun la perfection de l'autre : Germain veut que Marguerite connaisse les joies de la famille, tandis que celle-ci essaie de développer les qualités intellectuelles de son nouvel ami. Par répercussion, ils passent également des moments très agréables ensemble. Pourtant, chronologiquement et comme toujours dans la vie, c'est d'abord parce qu'ils passent des moments agréables qu'ils se retrouvent puis, au fur et à mesure qu'ils font connaissance, leur relation devient une authentique amitié.



Dans Les petits mouchoirs, de Guillaume Canet (2010), les personnages pensent être des amis, alors qu'ils ne sont, finalement, que des copains. C'est la mort de l'un d'entre eux qui va tout remettre en cause et les amener à se considérer comme autre chose qu'une compagnie agréable (je ne dis pas non plus qu'ils emmènent leur amitié très haut !).


Voilà ce qu'Aristote aurait dit des films cités. Il reste un maître pour notre temps, et sa pensée mérite d'être appliquée au cinéma.


C'est une des missions de L'écran...