Les films contemplatifs

« L'état de l'esprit qui s'absorbe dans la saisie d'un objet intelligible... »

Hé oui ! La contemplation est une jouissance intellectuelle qui ne peut se passer de beauté et de vérité. C'est la perfection qui la réveille et l'exalte, avec ses harmonies, sa lumière, son unité !..

Tout est, finalement question de perception. C'est l'intelligence qui cueille cette délicate fleur contemplative, c'est elle qui va s'aligner sur l'objet de son amour pour en capter toute la sève !

 

Or la philosophie réaliste (si vous ignorez ce qu'est la philosophie réaliste, ce qui est largement autorisé par la loi, n'hésitez à vous rendre ici) distingue ordinairement des degrés d'abstraction différents, précisément calibrés sur le degré d'intelligibilité des choses.

Vous ne savez pas ce que signifie « intelligibilité » ? Pas de problème ! Je ne vais pas vous laisser dans cet état là ! L'intelligibilité d'une chose est sa capacité à être saisie par l'intelligence. On comprend que toutes les choses ne sont pas aussi aisément « appréhendées » par l'intelligence. Il est facile de savoir ce que c'est qu'une voiture, mais plus compliqué de savoir ce qu'est la justice...

Ainsi, donc, la philosophie réaliste distingue trois degrés d'abstraction :

- le degré physique (considérant les phénomènes physiques et sensibles par lesquels la réalité se manifeste à notre intelligence, se rend « intelligible ») ;

- le degré mathématiques (degré plus abstrait que le précédent, qui considère les choses dans leur quantité et les relations entre les quantités) ;

- le degré métaphysique (qui considère les choses en tant qu'elles sont).

 

Pour en revenir à nos moutons (c'est vrai quoi ! On parle cinéma ou bien ?) on peut déceler sur la base de cette distinction deux types de films contemplatifs.

Ceux-ci, contrairement à ce qu'on pourrait penser de prime abord, ne sont pas des films dans lesquels l'intelligence cessent de fonctionner (puisque, nous l'avons dit, la contemplation est une jouissance d'abord intellectuelle). Ce sont des films dans lesquels le raisonnement cède le pas à l'émerveillement et au repos, des films devant lesquels la brute sort en disant qu'il ne se passe rien, que c'est ennuyeux, qu'il devrait se faire rembourser sa place. Et, en effet, si le film est mal fait, ou si notre intelligence ne parvient pas à capter la perfection de l'objet qui lui est proposé, par disposition naturelle ou par éducation, il devient alors inintéressant.

De plus, on peut distinguer deux types de films contemplatifs selon l'objet de contemplation mis en scène.

 

Le premier est le film contemplatif physique (vous reconnaissez ? C'est le premier degré d'abstraction !). Celui-ci offre à notre regard des choses sous leurs apparences corporelles, et devant lesquels on est comme saisis, fascinés. Ce sont, par exemple, les films sur la nature.

Océans, le film documentaire de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud (2009), est en ce sens un film contemplatif, devant lequel petits et grands s'émerveillent au contact de la beauté. Ainsi en est-il également du magnifique Pollen, de Louis Schwartzberg (2008), et des autres films documentaires de Disney sur la nature, comme Félins (Keith Scholey en 2011) ou encore Chimpanzés (Mark Linfield, 2012). Tous ces films ont en commun de présenter la nature sous son plus beau jour (faisant pour la circonstance du cinéma un authentique art esthétique).

Chose très intéressante : ces films se doublent souvent d'un message pédagogique et même rhétorique qui a besoin de la beauté et de cet état de contemplation pour faire mouche. Un message trop politisé ou idéologisé aurait tendance à briser le charme. Pour que l'art esthétique (qui a pour objet la beauté) se marie harmonieusement avec l'art rhétorique (qui cherche à convaincre), il faut une délicatesse tout à l'honneur des réalisateurs. Home, de Yann Arthus-Bertrand en 2009, est si caricatural qu'il peine terriblement à susciter la contemplation. Faut-il y voir la grosse patte de Luc Besson, grand-prêtre de la caricature et producteur du film ?

 

Petite précision : contrairement à ce qu'on pourrait penser, les films contemplatifs physiques ne sont pas forcément dépourvus de scénario, mais il faut alors encore distinguer. Certains films scénarisés ont pour finalité première la contemplation, tandis que d'autres font de la contemplation un repos transitoire, qui lie les scènes ou détend le spectateur quelques instants.

Dans la première catégorie, on peut citer par exemple La clé des champs, de Claude Nuridsany (2010), dans lequel l'embryon d'amourette bucolique scénarisée entre les deux enfants est assez accessoire : le but est bel et bien de montrer la vie d'un étang.

Dans la deuxième catégorie, on peut citer Le territoire des Loups, de Joe Carnahan en 2012, ou encore Les chemins de la liberté, de Peter Weir en 2010, dans lesquels les superbes plans de montagnes, de forêts, de déserts, etc. rappellent la présence d'un infini. Dans ces deux films d'ailleurs, la contemplation est mise au service du contraste brutal entre la beauté du cadre et la violence de ce qui s'y déroule.

 

A côté des films de contemplation physique, il existe des films de contemplation métaphysique. Ceux-ci interpellent directement le spectateur sur l'essentiel et l'existentiel. En philosophie réaliste, l'essence se définit comme ce que la chose est, tandis que l'existence, c'est que la chose est.

Ne parle-t-on pas, avec un certain cynisme le plus souvent, des questions existentielles d'un film ? Hé bien ! Assumons ici sans rigoler ce sens d' « existentiel, » et considérons que par le truchement de la beauté, certains films suscitent le questionnement métaphysique.

Terrence Malik n'est pas un guignol... Après ses études à Harvard et à Oxford, il a enseigné la philosophie au M.I.T. (Massachusetts Institute of Technology) avant de traduire Le principe de raison, de Heiddeger. Il se trouve qu'il est également réalisateur, et que ses films sont le plus souvent incompris.

Ce qui caractérise en effet ce réalisateur, c'est qu'il s'appuie souvent sur la nature pour dépasser ce degré d'abstraction physique et s'attaquer directement au métaphysique, voire au théologique. C'est par exemple le cas de The tree of life (2011), dans lequel, entre autres questions, il interroge l'idée de paternité...

Terrence Malik n'est pas le seul à poser ces questions. Dans l'excellent Odyssée de Pi, de Ang Lee en 2012, la question du sens de la vie est directement posée.

 

Dans ces deux derniers cas, le réalisateur pose directement la question de Dieu, ce qui explique que ce soit des films métaphysiquement contemplatifs, mais il faut bien comprendre qu'en fonction du spectateur, n'importe quel film contemplatif invite à se poser la question d'un sens et d'un pourquoi, et donc, fréquemment, de Dieu.

Ainsi, même si un film physiquement contemplatif n'est pas, par définition, métaphysique, il n'empêche nullement de se poser des questions métaphysiques.

 

Les films contemplatifs, pour toutes les raisons que je viens d'évoquer, sont des films édifiants. Pas édifiants parce qu'ils cherchent à édifier (pitié !), mais édifiant parce qu'ils posent des questions dont les réponses sont la clé de la compréhension du monde, et parce que philosopher, c'est d'abord s'étonner !..