De la critique de cinéma

Il en ressort que comme dans tout art, le cinéma va répondre chaque fois à deux objectifs : poser un certain nombre de questions existentielles d'un côté ; et le faire en utilisant un mode précis, celui de la comédie n'étant par exemple pas le même que celui de la tragédie.

 

Poser des questions existentielles, qui engagent l'être humain dans son agir porte un nom : c'est la morale, qui est la science des actes humains en tant qu'ils sont humains. La morale, par exemple, se distinguera de la biologie dans son étude de la reproduction humaine en ce qu'elle étudiera dans le mode de reproduction ce qui engage l'homme dans son intelligence et dans sa volonté, et non uniquement dans sa simple composante physique.

 

Mais le faire selon un mode, ce n'est plus soulever des questions morales, c'est penser la façon dont on va faire passer ces questions existentielles, c'est-à-dire concevoir ce qui va en être le support : l’œuvre. De ce fait l’œuvre aura une perfection qui lui est propre, et qui sera distincte de son message moral. C'est la perspective « artistique » de l’œuvre. Cette distinction s'opère dans l’intelligence et non dans la réalité, c'est le fameux « distinguer pour unir » thomiste.

 

On peut donc affirmer avec Jacques Maritain que l'homme, en tant qu'artiste, n'est pas soumis à la morale mais que l'artiste, en tant qu'homme, l'est de plein droit.

 

Le critique de cinéma doit donc tenir compte de ces deux choses, et même le public averti le fait assez naturellement. Combien de fois ai-je déjà entendu des personnes me dire qu'elles étaient parfaitement séduites par le génie littéraire de Baudelaire, même si elles ne partagent pas toujours les idées qu'il véhicule ? Combien de personnes se sentent coupables de rire devant une comédie parfaitement immorale, alors que cette mauvaise conscience n'est en fait justifiée que dans une perspective morale ?!

 

Contre cette distinction se dressent un certain nombre d’objections dont voici les réponses aux principales.

 

La première objection vient souvent des moralistes (à ne pas confondre avec les moralisateurs qui sont parfois mais pas toujours les mêmes, les premiers étant nettement plus sérieux).

Ceux-ci affirment que cette distinction est au mieux dangereuse et au pire immorale, car elle aurait tendance à mettre sur le même plan l'un et l'autre, alors que le plus important est évidemment de guider l'homme vers sa perfection immanente, fût-ce au détriment de la qualité artistique.

Répondons à cela qu'il est parfaitement exact que ce qui engage l'homme dans ce qu'il est est plus important que la perfection interne de l’œuvre.

Pour autant, on doit affirmer avec autant de force qu'une œuvre d'art insipide mais dotée de bons sentiments sera incapable d'amener l'homme à de nobles perspectives, et qu'elle l'amènera même parfois à l'en dégoûter, comme en témoigne le ras-le-bol viscéral que les catholiques ont éprouvé à l'égard des sucreries de l'art sulpicien ou par rapport à l'art dit « pompier. »

S'il est donc exact que la qualité de l’œuvre ne saurait justifier à elle seule qu'on communie avec elle, il est tout aussi exact d'affirmer que la démarche n'est pas de justifier l'immoralité par cette qualité mais de parvenir à retrouver dans l’œuvre une symbiose la plus parfaite possible entre ces deux composantes.

 

Une deuxième objection est cette fois soulevée par ceux qui affirment que distinguer la morale et l'art, c'est créer une dichotomie artificielle entre le fond et la forme. Cette distinction n'aurait, nous dit-on, aucune existence réelle et violenterait les œuvres au lieu de les accueillir dans leur unité. La forme, insiste-t-on, ne serait que le prolongement du fond, celui-ci étant l'origine de la corruption, ou au contraire de la dignité de l’œuvre. Cette assertion est souvent portée par les (néo)platoniciens.

Elle fait, à mon avis, une confusion que je vais m'employer à réfuter. Ceux qui nous adressent cette argumentation nous accusent en effet de défendre une intention qu'ils nous prêtent, mais que nous n'avons pas.

En effet, si nous pensions ainsi, c'est que nous réduirions l'art à la technique, donc à l'expression, et donc à la forme. Pourtant, l'art contient autant de fond que de forme, ce qui met à mal l'accusation. Prenons par exemple la comédie. Celle-ci répond à un certain nombre de règles, qui peuvent être observées ou dépassées par les génies, mais qui demeurent une nécessité dans la composition de l’œuvre. Qu'il s'agisse de burlesque, de comique de situation, de comique du langage (jeux de mots, etc.), ces règles n'ont pas été pondues par quelques esprits malades, mais plutôt dégagées par des esprits brillants constatant la portée ou au contraire la platitude de certaines œuvres. La structure même de la comédie nécessite de manier les idées avec dextérité, de les amener avec justesse, de les rendre crédibles, etc. Comment, dès lors, affirmer que les règles de la comédie ne font appel qu'à une forme ? C'est tout le génie de l'hylémorphisme aristotélicien d'avoir montré que, dans toute réalité, il y a une matière à laquelle on donne forme, c'est-à-dire, pour être plus précis, qu'il ne saurait y avoir de technique sans quelque chose qui la dessine.

Soyons concrets. Les comédies sentimentales au cinéma sont presque toujours construites sur le même modèle : deux personnes se rencontrent, puis s'aiment. Surgissent alors des difficultés (la belle-mère, le métier de l'un d'eux, l'ex, etc...) qui viennent mettre à mal cette relation. Mais l'amour étant plus fort que tout (ouais, bon... moi aussi je trouve ça mièvre), ils finissent bientôt par se réunir et le mot fin perpétue le rêve.

Nous sommes, en l'occurrence, dans l'art à part entière (la question n'est pas en l'occurrence de savoir si ce qui est joué est bien ou mal, mais si le spectateur rit ou vibre). Pourtant il s'agit ici tant de fond que de forme.

 

A L'écran, les critiques sont formés à voir ces deux aspects. Pas question de justifier une œuvre par sa qualité, pas question de distinguer simplement entre le fond et la forme (même si la technique est une composante très importante de l'art cinématographique). Il s'agit simplement de ne pas se cantonner à l'un ou à l'autre, comme le font la totalité des autres revues. Les revues spécialisées sur la question du cinéma ne traitent pas de moralité par idéologie, et les blogs et magazines « moralisateurs » qui s'improvisent critiques ne font bien souvent que donner leur avis, plus ou moins sérieusement corroboré, sur la morale du film.

 

La critique de cinéma est un métier qui, bien mené, exige d'envisager les deux perspectives.