Qu'Allah bénisse la France

Film : Qu'Allah bénisse la France (2014)

Réalisateur : Abd Al Malik

Acteurs : Marc Zinga (Régis / Abd Al Malik), Sabrina Ouazani (Nawel), Larouci Didi (Samir), Mickaël Nagenraft (Mike)

Durée : 01:36:00


Ce dernier film d'Abd Al Malik est d'une rare justesse. Les portraits des personnages sont si bien brossés que la brave dame inaccoutumée aura bien du mal à comprendre certains dialogues. Le film est une immersion complète dans un univers glauque (jeunes drogués, amours contrariés...), violent (bagarres de rue, toujours montrées de façon pudique, vol à l'arrachée...), et totalement désorienté. En fait, le jeu des acteurs est même totalement bluffant. Même la perquisition des policiers est montrée avec un réalisme impressionnant : l'attitude des policiers, la réaction de la mère, des garçons...
Une simple illustration de ce réalisme : la dénonciation claire et directe de l'impact du film Scarface sur les jeunes. Or, chaque fois que je suis intervenu pour L'écran dans des ZEP ou des établissements accueillant des individus "à risque," c'est ce titre qui ressortait de la bouche des jeunes. Abd Al Malik maîtrise donc parfaitement son sujet et le montre dans ce genre de détail ciselé.
De plus, comparé aux films de propagande des années 90 comme La haine (Matthieu Kassovitz a d'ailleurs beaucoup soutenu Abd Al Malik pour son film, qui rend un hommage en noir et blanc) ou, pire, l'insupportable Ma 6-T va crack-er, ce long métrage ne cherche pas à relever les jeunes de leurs responsabilités. Ceux-ci sont montrés dans toute leur verdeur, paumés, agressifs, pitoyables dans nombre de leurs réactions.
Peut-être parce que le réalisateur, Abd Al Malik, rescapé de ce milieu, doit beaucoup à la France. Celle-ci l'a accueilli, et non seulement le film ne le cache pas, mais il le revendique.
Les études de lettres, puis le succès dans le milieu du rap... Un parcours à la MC Solaar qui contribue à toucher le cœur de beaucoup avec la musique de quelques uns.
Abd Al Malik dit aimer la France, rien de nouveau sous le soleil. En 2008, dans son album Dante, il avait déjà essayé de marier la France et les cités, célébrer la France Black-blancs-beurs et condamné, avec vigueur comme il l'avait fait plus tôt dans sa chanson C'est du lourd, les "racailles" qu'il a tant côtoyé et dont il ne supporte plus l'odeur de cadavre.
Par son parcours, son histoire aussi, Abd Al Malik rêve d'une France multiculturelle. Il avait déjà chanté Dieu bénisse la France, écrit son roman autobiographique éponyme, pas besoin d'être génial pour voir qu'il chérit son enfance et ses galères comme un alcoolique sa bouteille, et rêve de voir la France cultivée se pencher pour relever ses enfants avec un regard maternel. Rêve ? Illusion ? En tout cas, le film ne donne pas de solution. Trop compliqué peut-être, trop impliqué sûrement. Remettre en cause le fonctionnement d'une France qui se renie, seule façon de remettre la patrie sur les rails, le voit-il seulement ? Le veut-il seulement ?
Même avec son rythme, et son souffle musical, son jeu d'acteurs et son réalisme outrancier, le film laissera évidemment de marbre ceux qui pensent que la seule solution n'est pas d'éduquer la jeunesse perdue, mais de se débarrasser du problème en rêvant, par exemple, de "remigration". A ce stade, on n'est pas là pour discuter, pour penser ou pour nuancer. Chaque image sera une raison supplémentaire de se conforter.
Évidemment, la question religieuse est teintée de la même couleur. Abd Al Malik rêve d'un islam modéré, sorte de vision syncrétique entre la religion de ses pères (sa famille est catholique) et la religion de Mohammed. Mythe ? Réalité ?
La seule façon de résoudre cette question n'est évidemment pas de traiter l'islam de façon sociologique mais de confronter l'islam à la vérité, de le passer au crible de la pensée vraie et sans concession. Monter la polémique dans la sphère des principes est la seule vraie solution, dont personne ne veut parce que plus personne n'est capable de mener les disputatio d'antan, ou plutôt parce que personne ne veut que les vraies penseurs se rencontrent. La vacuité d'un débat télévisé est tellement plus abordable et sécurisante. Au moins on est sûr que rien de changera, et les camps pourront supporter leurs champions respectifs.
A la sortie de la salle, si l'on a pas compris, au moins, on a été témoin. Témoin de l'existence d'un cinéaste qui partage ses questions existentielles avec les spectateurs, comme s'il attendait une réponse.
Une excellente occasion de confronter ses idées.