The neon demon

Film : The neon demon (2016)

Réalisateur : Nicolas Winding Refn

Acteurs : Elle Fanning (Jesse), Jena Malone (Ruby), Bella Heathcote (Gigi), Abbey Lee (Sarah), Keanu Reeves (Hank)

Durée : 01:57:00


« Moins vous en savez, plus vous serez excités sexuellement. » Nicolas Winding Refn n’a pas menti : plus on en sait, plus on s’approche du vœu de chasteté.

Monde impitoyable de la mode, déshumanisation des mannequins réduits à des objets, concurrence et jalousie féroces, cynisme, matérialisme et stérilité des relations… Sur une triste jungle moderne, le réalisateur de Drive (2011) saupoudre sa noirceur, ses couleurs, son coup d’œil photographique, et surtout ses fantasmes tordus et sa soif de sang. Contrairement à son dernier coup, Only God Forgives (2013), il rend un scénario cohérent, frustrant également par ses pistes ouvertes et non explorées. Évolution des personnages, passion, rapports de force, paranoïa, tension dramatique, animosité : l’histoire, bien que simpliste, est loin du bazar sans direction des aventures extrêmes orientales de Gosling.

Cependant encore une fois, « NWR », qui signe par ces modestes initiales ses films depuis que Drive a rencontré le succès, pose plus de questions sur lui-même que sur ses histoires. Je conseille à quiconque ayant envie de voir ce film de lire les lignes suivantes.


Les créateurs ont bien souvent un imaginaire allant des idées les plus noires aux lumières les plus douces. The Neon Demon est une virée dans un monde, déjà pathétiquement malade, mais transformé en enfer par l’imagination de Refn. Il ne s’agit pas de la méchanceté banale de bien d’autres films, mafia, drogue, trafics, mais du mal lui-même, luxuriant, trompeusement beau, anarchique, bestial, et faible. Et les questions existentielles du cinéma reprennent : peut-on tout montrer ou même tout suggérer au cinéma ?

En tout cas, Refn ne s’est pas posé la question : meurtre, nécrophilie, cannibalisme… « Charmant cocktail », qui ne cherche qu’à déranger, sous des prétextes symboliques.

Refn est baudelairien, au sens où son art devient amoral. Mais Baudelaire se relisait davantage. Le regard du réalisateur est constamment partagé entre la contemplation de la beauté du mal, et le constat que celui-ci est pathétiquement dégradant. On aurait tendance à le trouver plus contemplatif, tout de même… Il expose ses rêves noirs comme pour les admirer lui-même, sans souci du regard, nécessairement différent, du spectateur, et pèche encore par autosatisfaction. Ses images sont d’une beauté si saisissante, qu’il se permet de conter ce qui lui chante. Quitte à ne pas plaire, puisque le scénario est l’âme d’un film, et que le sien se perd dans d’infernales séquences ? Peut-être un jour, on ne se choquera même plus de cela. Tout ce qui compte ici, c’est l’interdit. Mais à quoi bon ?

Est là le problème de « NWR » : son spectacle est gratuit, et comme sa créativité est aussi sublime en esthétique que vide de sens, il avoue sa pauvreté en ne parlant que du mal. Quelle facilité ! Qu’il est plus complexe de parler du bien, comme veut le faire Malick par exemple ! Faites donc le test, demandez-vous quels sont les crimes les plus odieux ; vous les trouverez en deux minutes. Mais quelles sont les plus belles, fines et bonnes des choses ? Plus compliqué… Cela n’empêche pas de réfléchir au sujet du mal, mais Refn est-il capable de parler d’autre chose ? Drive montrait que oui, mais le scénario n’était pas de lui…


Baudelairien donc, au sens qu’il semble suivre l’aveu du poète : « Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir aristocratique de déplaire ». Nous avions aimé Drive, cela n’avait manifestement pas plu à Refn. Only God Forgives tâchait de larguer les spectateurs ; seule une presse à genoux devant les hommes de talent (techniquement en effet, Refn est unique) avaient crié, bien seuls, au génie. Cela n’allait pas non plus à « NWR ». Refn en trouvera tout de même pour croire qu’un film se juge à sa couleur, comme le disent d’ailleurs ses propres personnages : « la beauté est tout ».

The Neon Demon est là pour faire du Kubrick : un cinéma non pas dérangeant, mais dérangé, qui sera porté au pinacle avec le temps pour sa seule bizarrerie. Bizarrerie que le grand public n’avait pas supportée avec Gosling dans l’œuvre précédente. Mais cette fois-ci, ses héros portent – parfois – des jupes. Et comme disait Barbey d’Aurevilly, auteur des Diaboliques : « L’étrangeté leur déplaît, d'homme à homme, et les blesse; mais si l'étrangeté porte des jupes, ils en raffolent ». Dans l’écrin du corps féminin, les vomissures fatigantes de Refn trouvent plus facilement un public.

Pourtant, par son introspection psychologique, sa tension et ses ambigüités, tout se faisait en finesse, jusqu’au final, qui anéantit toute idée de subtilité dans une lourdeur éprouvante. A vous de voir si vous sentez s’élever votre âme, ou votre estomac, en voyant une anorexique vomir un œil…